Transmettre un bien immobilier tout en protégeant plusieurs proches peut sembler simple sur le papier, mais l’ordre dans lequel les droits s’exercent change complètement le résultat. L’usufruit successif permet à une première personne d’utiliser le bien ou d’en percevoir les revenus, puis à une seconde de prendre le relais, tandis que la nue-propriété reste entre les mains d’un tiers. Voici un exemple concret, les variantes possibles et les points à faire préciser par le notaire.
L’essentiel à retenir avant de prévoir deux usufruits successifs
- Deux usufruitiers se succèdent dans le temps, sans devenir propriétaires du bien.
- La nue-propriété peut être transmise dès le départ à un enfant ou à un autre héritier.
- Le second usufruit ne s’ouvre que si l’acte le prévoit clairement et si les conditions prévues sont remplies.
- Le premier usufruitier perçoit les loyers et assume l’entretien courant pendant sa période.
- Une clause mal rédigée peut provoquer un conflit sur la vente, les charges ou la réserve héréditaire.

Un exemple d’usufruit successif sur une maison familiale
Prenons le cas de Valérie, propriétaire d’une maison estimée à 360 000 €. Elle souhaite que sa fille Émilie devienne propriétaire à terme, mais elle veut d’abord conserver l’usage de la maison, puis permettre à son compagnon Marc de l’occuper après son décès.
Dans un acte notarié, Valérie peut transmettre la nue-propriété à Émilie, se réserver un usufruit viager et prévoir un usufruit successif au profit de Marc. Le montage fonctionne alors de la manière suivante.| Moment | Droit sur la maison | Bénéficiaire principal |
|---|---|---|
| Du vivant de Valérie | Valérie dispose de l’usufruit, Émilie détient la nue-propriété | Valérie peut habiter le bien ou le louer |
| Au décès de Valérie | L’usufruit de Marc prend le relais si la clause est valable | Marc peut occuper la maison ou percevoir les loyers |
| Au décès de Marc | L’usufruit s’éteint | Émilie devient pleinement propriétaire |
Émilie possède donc le bien dès la signature, mais elle ne peut pas en disposer librement comme une propriétaire pleine et entière. Tant qu’un usufruit existe, elle reste nu-propriétaire et doit respecter les droits de la personne qui utilise le bien.
Le point déterminant est la survie de Marc au moment où le premier usufruit s’éteint. Si Marc décède avant Valérie, son droit successif peut ne jamais prendre effet, selon la rédaction de l’acte. C’est exactement le genre de détail qui paraît secondaire au départ et qui devient central au moment de la succession.
Deux situations concrètes pour comprendre le mécanisme
Un logement occupé par le conjoint puis loué au profit d’un proche
Jean transmet la nue-propriété d’un appartement à son fils Lucas. Il conserve un usufruit viager et prévoit qu’à son décès, son épouse Sophie bénéficiera d’un usufruit successif pendant sa propre vie. Sophie pourra alors continuer à vivre dans l’appartement ou le donner en location.
Dans ce scénario, Lucas ne récupère pas automatiquement la pleine jouissance au décès de son père. Il doit attendre l’extinction du droit de Sophie. L’intérêt est de protéger le conjoint survivant sans retarder définitivement la transmission du patrimoine au descendant.
Le montage doit toutefois préciser qui paie les travaux, comment les loyers sont utilisés et ce qui se passe si Sophie quitte le logement. Sans ces précisions, la famille peut se retrouver avec un bien détenu par une personne, utilisé par une autre et financé par une troisième.
Un immeuble transmis à un enfant avec deux usufruitiers successifs
Autre exemple, Claire possède un petit immeuble locatif composé de trois appartements. Elle souhaite que sa fille Nina en devienne la propriétaire finale, mais elle veut organiser la perception des loyers au profit de son frère Philippe, puis de sa nièce Julie.
La nue-propriété peut être attribuée à Nina, avec un usufruit successif au bénéfice de Philippe puis de Julie. Philippe perçoit les revenus pendant la première période. À son décès, Julie peut prendre le relais si elle remplit les conditions prévues dans l’acte, et Nina ne récupère la pleine propriété qu’à l’extinction du dernier usufruit. Cet exemple montre que l’usufruit successif n’est pas réservé à la résidence principale. Il peut aussi concerner un patrimoine locatif, mais la gestion devient plus technique lorsque plusieurs logements, des travaux et des locataires sont concernés.Quand la réserve héréditaire limite le projet
Un parent ne peut pas organiser sa succession comme si ses héritiers réservataires n’existaient pas. En présence d’enfants, les donations et testaments doivent respecter leur réserve héréditaire, c’est-à-dire la part minimale que la loi leur garantit.
Un usufruit successif peut donc être valable dans son principe tout en créant, au décès, une difficulté de rééquilibrage entre héritiers. Je recommande de faire simuler les droits de chacun avant la signature, surtout lorsque le bien immobilier représente l’essentiel du patrimoine familial.
Ce que peuvent faire les usufruitiers et le nu-propriétaire
L’usufruit donne le droit d’utiliser le bien et d’en percevoir les fruits. Pour une maison, cela signifie pouvoir l’occuper. Pour un appartement loué, cela signifie généralement percevoir les loyers, sous réserve de respecter les droits du nu-propriétaire et les règles du bail.
| Personne | Principaux droits | Principales obligations |
|---|---|---|
| Usufruitier en place | Habiter le bien, le louer et percevoir les revenus | Assurer l’entretien courant, régler les charges liées à l’usage et préserver le bien |
| Nu-propriétaire | Conserver le titre de propriété et récupérer la pleine propriété à terme | Prendre en charge, en principe, les grosses réparations prévues par le Code civil |
| Second usufruitier | Exercer son droit lorsque le premier usufruit prend fin | Respecter les conditions et la durée fixées dans l’acte |
Les grosses réparations concernent notamment les éléments structurels importants, comme certains murs porteurs, la toiture ou les grosses réparations de maçonnerie. La frontière avec l’entretien courant dépend de la nature réelle des travaux, de leur cause et parfois de l’état du bien au moment de la transmission.
La taxe foncière est en principe établie au nom de l’usufruitier. Pour les travaux, les assurances et les charges de copropriété, il faut lire l’acte et le règlement de copropriété. Une répartition différente peut être prévue, mais elle doit être écrite sans ambiguïté.
La vente du bien est également un point sensible. Le nu-propriétaire ne peut généralement pas vendre seul la pleine propriété, pas plus que l’usufruitier. Il faut l’accord des titulaires de droits concernés, puis organiser la répartition du prix ou le report des droits sur un autre bien.
Comment rédiger un montage qui résiste aux difficultés
Pour un immeuble, un appartement ou un terrain bâti, l’acte doit identifier le bien avec précision. Je conseille de vérifier les références cadastrales, les servitudes, la situation hypothécaire et les éventuels droits de copropriété avant de parler de transmission. Un usufruit successif ne modifie ni les limites cadastrales ni les servitudes existantes.
Les clauses à faire préciser
- l’identité du premier et du second usufruitier ;
- le caractère viager ou temporaire de chaque usufruit ;
- la condition de survie du second usufruitier ;
- les règles d’occupation et de mise en location ;
- la répartition des travaux, taxes, assurances et charges ;
- le sort du bien en cas de vente ou d’expropriation ;
- les conséquences d’une renonciation ou d’un abandon du droit.
Pour un bien immobilier, l’acte notarié est indispensable en pratique. Le notaire assure aussi la publication au service de la publicité foncière, ce qui permet de rendre les droits opposables aux tiers et de sécuriser la situation du bien.
Lire aussi : Succession vacante d’un bien immobilier, que devient la maison ?
La fiscalité ne se résume pas à une simple soustraction
La valeur fiscale de l’usufruit et de la nue-propriété dépend notamment de l’âge de l’usufruitier au jour de la transmission. Le barème de l’article 669 du Code général des impôts prévoit, par exemple, une valeur fiscale de l’usufruit de 50 % entre 51 et 60 ans, puis de 40 % entre 61 et 70 ans.
Sur un bien estimé à 300 000 €, un usufruitier âgé de 58 ans conduit donc, dans une illustration simple, à une valeur de 150 000 € pour l’usufruit et de 150 000 € pour la nue-propriété. Cela ne donne pas le montant final des droits à payer, car interviennent aussi le lien de parenté, les donations antérieures, les abattements et la manière exacte dont le second usufruit est constitué.
Il faut surtout éviter d’additionner mécaniquement la valeur du premier usufruit et celle du second. La fiscalité d’un usufruit successif dépend de la rédaction de l’opération et des personnes concernées. Une simulation notariale est préférable avant toute promesse ou donation.
Usufruit successif ou usufruit réversible
Les deux notions sont proches, mais elles ne produisent pas exactement le même effet. La réversion d’usufruit permet généralement au conjoint ou au partenaire de continuer à bénéficier du droit après le décès du premier usufruitier. L’usufruit successif organise, lui, une succession de titulaires prévue dès l’origine.
| Montage | Logique principale | Point de vigilance |
|---|---|---|
| Usufruit réversible | Protéger le conjoint survivant | Vérifier les effets au décès et la situation des héritiers |
| Usufruit successif | Faire intervenir plusieurs usufruitiers dans un ordre défini | Définir précisément le déclenchement du second droit |
| Transmission directe de la pleine propriété | Simplifier la gestion et donner immédiatement tous les pouvoirs | Perdre une partie du contrôle et de la protection recherchée |
Dans un dossier familial, je trouve la réversion souvent plus lisible lorsqu’il s’agit uniquement de protéger un conjoint. Le mécanisme successif devient pertinent lorsque l’on veut organiser plusieurs étapes, par exemple protéger d’abord un conjoint, puis un proche vulnérable, tout en désignant un propriétaire final.
Le bon réflexe avant de transmettre un bien grevé de deux usufruits
Un exemple d’usufruit successif est utile pour visualiser la mécanique, mais il ne suffit pas à valider un projet. Il faut vérifier la réserve héréditaire, la fiscalité, l’état du bien, les charges futures et la capacité réelle de chaque bénéficiaire à exercer son droit.
La solution la plus sûre consiste à demander au notaire un schéma daté avec trois moments précis, la signature, le décès du premier usufruitier et l’extinction du second. Si les droits, les charges et les conditions de vente sont compréhensibles sur une seule page, le montage a de bonnes chances d’être compris par toute la famille et de fonctionner comme prévu.